Interview Paroles de Pros : Clément Mousset, armateur et expert du monde du tourisme et de la croisière
Après 25 ans dans l’industrie maritime, Clément Mousset, fondateur de CFC Croisières et ancien Chief Strategy Officer d’Orient Express Silenseas, livre à InfosTourisme.com sa vision d’un secteur en pleine mutation. Entre innovation technologique, exigence environnementale et quête de sens, il esquisse les contours d’un nouveau modèle pour le voyage d’exception.
Après 25 ans d’expérience dans le monde maritime, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la transformation du secteur des croisières ?
Clément Mousset : Après 25 ans dans l’industrie maritime, je pense porter un regard à la fois lucide et plutôt optimiste sur l’évolution du secteur des croisières. Nous sommes passés d’une logique essentiellement capacitaire et industrielle à une approche beaucoup plus qualitative, expérientielle et responsable. La croisière n’est plus seulement un moyen de voyager, elle devient ou redevient devrais-je dire, un art de vivre, avec une exigence accrue sur le sens du voyage, l’impact environnemental et la qualité de l’expérience humaine à bord comme à terre. Cette transformation est encore inégale selon les segments, mais elle est irréversible.

Vous avez fondé CFC Croisières et contribué au développement d’Orient Express Silenseas. Quels enseignements tirez-vous de ces deux expériences dans la construction de projets à forte identité ?
Clément Mousset : Ces deux expériences m’ont appris qu’un projet à forte identité repose avant tout sur une vision claire et assumée. Chez CFC Croisières, il s’agissait de démocratiser une certaine idée de la croisière et de tenter de faire découvrir un segment et une taille de navire que peu de Français connaissaient. Avec Orient Express Silenseas, l’ambition était de réinventer le voyage maritime de luxe en s’appuyant sur un héritage iconique. Dans les deux cas, la cohérence entre le produit, le récit de marque, l’expérience client et la culture des équipes est déterminante. Sans cette cohérence, même les plus beaux concepts peinent à durer.
En quoi les attentes des voyageurs haut de gamme ont-elles évolué ces dernières années, notamment en matière de sens, de rythme et de durabilité ?
C.M. : Les voyageurs haut de gamme recherchent aujourd’hui bien plus que du confort ou du prestige. Ils veulent comprendre où ils vont, pourquoi ils y vont, et quel est l’impact de leur voyage. Le rythme est devenu un élément clé : moins de destinations, plus de temps, plus de profondeur. La durabilité n’est plus un argument marketing, mais une condition sine qua non, intégrée à l’expérience globale, qu’il s’agisse de l’énergie, de l’alimentation, des escales ou de la relation aux territoires.
Le concept de “voyage lent” et d’expériences immersives semble gagner du terrain. Pensez-vous que ce mouvement puisse s’imposer durablement dans le modèle économique des compagnies ?
C.M. : Oui, je le pense sincèrement, à condition qu’il soit pensé intelligemment sur le plan économique. Le voyage lent n’est en aucun cas synonyme de moindre rentabilité, bien au contraire. Il permet une montée en gamme, une meilleure valorisation du temps passé à bord et une relation plus forte avec le client. Cela implique cependant de repenser les itinéraires, les durées de séjour, la conception des navires et les partenariats locaux. C’est un changement de modèle, pas un simple ajustement. Dans l’environnement maritime, la vitesse du navire joue un rôle critique dans ce mode repensé du « slow travel ».
Comment concilier innovation technologique, excellence de service et exigence environnementale dans l’univers du maritime de luxe ?
C.M. : La clé réside dans l’intégration dès la conception. L’innovation technologique doit être au service de l’expérience client et de la performance environnementale, sans jamais se faire au détriment de l’humain. Dans le maritime de luxe, l’excellence de service reste centrale, mais elle peut être renforcée par des technologies discrètes, intelligentes et fiables. L’exigence environnementale, quant à elle, doit guider les choix énergétiques, architecturaux et opérationnels dès l’origine du projet, sans jamais oublier que le navire est l’élément essentiel puisqu’il est mobile ! C’est bien souvent l’erreur que commettent et omettent les nouveaux entrants.
Le marché français de la croisière reste encore limité face à d’autres pays européens. Quelles conditions seraient nécessaires, selon vous, pour accélérer sa croissance tout en respectant des standards responsables ?
C.M. : La France dispose d’atouts considérables, mais souffre encore d’un déficit de lisibilité et de coordination, avec aussi un cruise bashing permanent de personnes qui préfèrent dénigrer plutôt que de s’intéresser. Il faudrait une véritable stratégie nationale, associant ports, armateurs, territoires et pouvoirs publics, autour d’une vision responsable et qualitative. L’innovation, la formation des talents, l’acceptabilité locale et la pédagogie auprès du grand public sont également essentielles pour permettre une croissance maîtrisée et durable. Arrêtons de ne pas assumer qui nous sommes. Expliquons ce que la croisière a permis de développer depuis plus de 40 ans en matière de protection environnementale.
Le rôle des armateurs et des dirigeants du secteur est en pleine mutation. Comment voyez-vous évoluer la gouvernance et la stratégie dans ce contexte post-pandémique et de transition écologique ?
C.M. : Les dirigeants doivent aujourd’hui être à la fois stratèges, pédagogues et engagés. La gouvernance évolue vers plus de transparence, de responsabilité et de dialogue avec l’ensemble des parties prenantes. La transition écologique impose des décisions de long terme, parfois coûteuses à court terme, mais indispensables pour la pérennité du secteur. Le leadership ne se mesure plus seulement à la performance financière, mais aussi à la capacité à donner du sens et à fédérer.
Chez InfosTourisme.com, nous avons lancé plusieurs outils pratiques (rapports interactifs, benchmarks, pages métiers) pour aider les professionnels à mieux comprendre les dynamiques du secteur. Comment percevez-vous cette évolution vers des médias B2B plus analytiques et orientés data ?
C.M. : Je la considère comme absolument nécessaire. Le secteur du tourisme a longtemps manqué d’outils d’analyse structurés et accessibles. Des médias B2B plus analytiques, orientés data et pédagogiques permettent aux décideurs de mieux anticiper, de comparer et de prendre des décisions éclairées. Cela contribue aussi à professionnaliser davantage la filière et à nourrir un débat plus mature sur ses enjeux.
Si vous deviez définir la feuille de route idéale d’un acteur du tourisme haut de gamme pour 2026, quelles en seraient les trois priorités selon vous ?
C.M. : Je citerais d’abord l’intégration totale des enjeux environnementaux et sociétaux dans la stratégie globale. Ensuite, l’excellence expérientielle, fondée sur l’authenticité, la personnalisation et la qualité humaine. Enfin, l’agilité organisationnelle et l’innovation, pour s’adapter rapidement aux attentes des clients, qui sont quand même les premiers concernés, et aux évolutions du monde.
Ce qu’il faut retenir
- Le modèle de la croisière évolue vers plus de sens, de lenteur et de durabilité
- L’innovation doit être intégrée dès la conception, sans dénaturer l’expérience humaine
- La France doit assumer et structurer son rôle dans le maritime responsable
- Les dirigeants sont désormais attendus sur le sens, l’engagement et la transparence
- Les médias B2B analytiques jouent un rôle clé dans la professionnalisation du secteur
Article publié dans le cadre de la série Paroles de Pros – mise à jour janvier 2026

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